Ce jour où ma vie a changé

Bon, ça y est je crois que c’est le moment. Cet article traine dans un coin de ma tête depuis que j’ai créé le blog. A vrai dire, c’est un peu pour cet article que j’ai créé ce blog. Parce que j’en ai lu, des articles de ce style, et ça m’a aidée. De manière infime, mais ça m’a aidée. Et quand j’ai décidé de moi aussi créer un blog, au fond de moi je me disais que je pourrais peut-être aider des gens.

Je pense que certains ne comprendront pas pourquoi j’écris tout ça ici, surtout ceux qui n’ont pas l’habitude de lire des blogs. Je le fais pour différentes raisons: d’abord, parce que je le dois à mes amies, entre celles qui m’ont accueillie chez elles, celles que j’ai délaissées parce que j’étais trop mal pour m’occuper de quelqu’un d’autre que moi, celles à qui je n’ai rien dit et qui ont du se dire qu’elles ne comptaient pas pour moi. C’est faux, je vous dirai pourquoi après. Je le dois aussi à mon Adrien qui m’a portée à bout de bras pendant des mois avec une force incroyable. Et puis je le dois à ma famille qui a eu peur pour moi et qui a si bien pris soin de moi. (Après relecture, je trouve que ce paragraphe sonne un peu comme un discours de remerciement d’une cérémonie des oscars 😉)

Mais me direz-vous, il y a des personnes que tu ne connais pas qui te lisent, et aussi des personnes qui ne te connaissent pas assez. C’est vrai, j’ai hésité à publier tout ça, parce que mine de rien c’est quand même une mise à nu. Mais vous voyez je pense que cet article peut servir à tout le monde, parce que personne n’est à l’abri de vivre un traumatisme, personne n’est à l’abri de voir un proche traverser ça, et surtout personne n’est préparé à vivre ça.

Enfin, j’écris cet article parce que le bien-être psychologique est un sujet dont on ne parle pas assez. Quand on se casse une jambe, ça se voit, quand on tombe gravement malade le médecin fait un arrêt maladie. Mais quand on va mal à l’intérieur, quand on est profondément perdus et malheureux, ça personne ne le voit, et personne ne peut imaginer ce qu’il se passe en nous. Et c’est ça qui cause cette immense solitude. Quand j’allais mal, j’aurais aimé avoir plus de témoignages. Alors j’écris le mien, ce n’est pas forcément facile, mais aujourd’hui je vais vraiment bien, et j’espère que ce témoignage pourra aider des personnes qui ont vécu des traumas, et qu’il pourra sensibiliser sur le sujet du traumatisme psychologique qui est mal connu et mal compris je trouve. Allez je me lance.

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Septembre 2017, je rentre de Sevran Beaudottes, charmante banlieue du 93 où je vais faire mon stage à l’hôpital en service de pédopsychiatrie. C’est le premier jour de mon premier stage, je suis tout excitée, même si l’idée de faire 2h de trajet par jour ne m’enchante pas vraiment: si je savais ce qui m’attend…

C’est là que se passe la première et la plus grande claque de ma vie. J’assiste sur les quais à un accident. Le RER arrive, une personne tombe sur les voies, ou se jette je n’en sais rien, et c’est fini. Les gens crient, moi je me lève, je marche sans réfléchir et sans m’arrêter, jusqu’à l’autre bout du quai. Je m’arrête, je m’appuie contre le mur, je suis complètement hébétée. Ma respiration commence à s’accélérer, les larmes coulent, les gens ne comprennent pas, je reste la plantée pendant plusieurs minutes. Puis les pompiers arrivent, on nous dit de sortir. Je suis seule dans cette ville que je ne connais pas, sous le choc, j’appelle mes parents même je si n’ai rien à dire à part le choc. Je prends un uber pour rentrer chez moi. Le conducteur est d’une gentillesse infinie, il me propose de parler d’autre chose, me réconforte, puis me dépose devant chez une amie chez qui j’habitais quelques temps avant d’emménager dans mon nouvel appartement. Je lui raconte, je vois son regard horrifié, et là je me dis que oui, j’ai vraiment vu quelque chose d’horrible.

Et à partir de ce moment là, j’ai fait plus ou moins comme si de rien n’était. En fait, c’est comme si mon cerveau avait clos l’affaire en disant « tu dois retourner là-bas deux fois par semaine pendant un an. Ça ne peut pas, ça ne doit pas te traumatiser. On passe à autre chose, fin de l’histoire. » Le soir même j’emménage dans mon nouvel appartement toute seule, après tout je ne vois pas le problème, je vous dit que ça va déjà mieux !

Cet échafaudage bancal créé par mon cerveau ne tient pas très longtemps: un mois tout au plus. Au bout d’un mois ça « pète »: crises d’angoisses (enfin je pense que c’est ça), tristesse profonde, impression de vide, perte totale de confiance en moi, l’impression de ne plus me reconnaitre, angoisses incessantes et étouffantes. L’impression d’être coupée du monde en permanence par une paroi de verre. Je suis avec mes amis, mais je ne peux pas profiter, je suis comme ailleurs, perdue dans mes tristes pensées. Et c’est tellement, mais tellement douloureux de faire semblant ! L’incapacité à être seule aussi: cet accident tombe vraiment mal car après deux ans de vie dans un foyer étudiant je me retrouve seule dans cet appartement, dans lequel je n’ai jamais vécu avant le traumatisme. Heureusement il y a mes amies, mes précieuses amies que je n’ai jamais assez remerciées, qui m’accueillent chez elles, accueillent mes pleurs et mes peurs. Et puis bien sur il y a Adrien, fidèle, fort, constant, soutenant: c’est la seule personne avec qui je me sens vraiment bien et avec qui je parviens à faire taire quelques instants le tourbillon de ma tête. Je peux vous dire qu’il m’a vue dans de sales états, et bien ça soude un couple je vous le garantis!

Et comme il est trop douloureux de faire semblant, je me replie un peu sur moi. Je n’accepte plus les invitations, les diners, les soirées, les verres: la seule situation dans laquelle je me sens bien c’est chez moi avec Adrien, alors je prends soin de moi, je fais ce dont j’ai envie et besoin, j’appelle mes parents plus souvent, je rentre plus souvent chez eux. J’ai besoin de régresser, qu’on me prenne dans les bras comme une enfant, qu’on ne me demande aucun compte, qu’on ne me demande aucun effort. C’est pour ça que j’ai été si absente avec mes amis, c’est pour ça qu’il y en a à qui je n’ai rien dit. Parce que c’est trop dur. Avec le recul je me dis que ça paraissait sans doute égoïste de l’extérieur, mais finalement c’était nécessaire.

Et deux fois par semaines, pendant des mois, je retourne au même endroit, j’attends mon RER au même endroit, en essayant de penser à autre chose. Je regarde Friends en boucle sur Netflix sur mon téléphone en essayant au maximum de ne pas regarder autour de moi. Et je fais mes premiers pas en tant que psychologue stagiaire, au milieu d’enfants de moins de 3 ans, tous avec des problématiques pré-autistiques. Des familles éclatées, des enfants maltraités, des mères presque dangereuses, j’en vois, et chacune de ces situations viennent nourrir mes angoisses. Eh oui, quand on est stagiaire psychologue on doit apprendre à filtrer, à ne pas prendre sur nous tout ce nous disent les patients. Mais ça j’en suis incapable: je suis une éponge, je prends tout ce qu’on me donne, les enfants qui ne regardent jamais dans les yeux et le désespoir des parents. J’accueille tout ça à bras ouverts, sans filtre, sans protection, personne sur le lieu de stage ne sait ce qui s’est passé, donc je suis profondément seule.

Et puis un jour grâce à une superviseuse et un groupe de supervision à l’écoute et d’une immense bienveillance (merci <3), je décide d’arrêter mon stage. Parce que je n’arriverai jamais à apprendre quoi que ce soit là bas. Je trouve un autre stage, dans lequel je découvre le monde du digital qui me passionne et qui me donnera de nouvelles perspectives professionnelles. Je sors de cet environnement toxique pour moi, je me mets à me protéger, enfin.

Et à force de faire attention à ce dont j’ai besoin, à force d’être soutenue, écoutée, bercée, ça va de mieux en mieux, les angoisses étouffantes disparaissent pour laisser place à des peurs plus générales et tout aussi douloureuses mais plus faciles à gérer et à surmonter. Je ris de plus en plus, enfin je fais de moins en moins semblant de rire, et je commence à voir le bout du tunnel. Il y a des hauts, des bas, des moments où je me dis « je ne serai plus jamais heureuse car j’ai perdu toute ma naïveté et ma fraicheur » et d’autres où l’espoir revient.

Je me fais accompagner par une psychologue bien sûr, d’ailleurs j’aurais du y aller dès le début. Je vous le dis en toute franchise; si un jour quelque chose comme ça vous arrive, n’attendez pas. Ne vous surestimez-pas, faites vous aider. Alors, c’est vrai que tout le monde ne développe un syndrome de stress post traumatique (notre cher SSPT). Peut-être, surement et je l’espère que si vous vivez un traumatisme vous vous rétablirez tout seul. Mais pensez à la probabilité que ce ne soit pas le cas, et voyez un psychologue au cas où, ne serait-ce qu’une ou deux séances parce que notre cerveau est extrêmement puissant. Il peut nous cacher des choses énormes qu’il ne veut pas voir, et les faire rejaillir 5, 10, 20 ans plus tard de façon beaucoup plus douloureuse que si elles avaient été travaillées tout de suite. Dites vous que si le cerveau peut forcer le corps à cacher une grossesse pendant 9 mois (le fameux déni de grossesse), il n’aura aucun mal à cacher un trauma comme celui-là. Mais en général ce mécanisme ne dure pas éternellement, ça finit par rejaillir. Autre part, autrement, mais ça refait surface.

Et en parlant du SSPT, est ce que c’est ça que j’ai vécu? Je ne le sais pas, je ne sais pas si je le saurai un jour. Le problème quand on est étudiant en psycho c’est qu’on a une grille de lecture psycho-pathologique dans la tête, on cherche à se mettre dans une case. Et une de mes grandes angoisses c’est que je ne parvenais pas à me mettre dans une case justement. « Ça ne doit pas être un SSPT parce que tu ne fais pas de cauchemar. Ça ne doit pas être une dépression parce que tu manges et tu dors bien. Ça ne doit pas être une névrose d’angoisse parce que blablabla. Mais c’est quoi alors? Si je ne parviens pas à me mettre dans une case, c’est que je n’irai jamais mieux? C’est que je suis folle? »

Mais non, on n’est pas fou. On n’est juste profondément blessé, déstabilisé, il faut apprendre à se reconstruire. A vivre avec ce qu’on a vécu, à apprivoiser nos nouveaux traits de caractère, nos nouvelles envies, nos nouveaux besoins. A trouver ce qui en est sorti de bien. Parce que oui, il en sort du bien. Je commence tout juste à rentrer dans la phase où je vois le bien qui est sorti de cet accident et de cette période de trou noir.

camille bavarde

J’ai profondément grandi. Je suis plus empathique qu’avant. Je connais à peu près mes forces et mes faiblesses parce que suite à cet accident j’ai fait une thérapie d’un an, qui me sera utile toute ma vie. J’ai expérimenté et j’ai reçu l’amour pur, vrai, dur, l’amour qui ne juge pas, qui écoute et qui est là, simplement. J’ai plus appris sur moi pendant cette année et demie que pendant les 20 ans de ma vie d’avant. Je vis, enfin j’essaie de vivre en conscience. J’ai découvert une autre voie de la psycho, mon master RH. J’ai découvert le sport, qui me faisait un bien fou et qui me permet encore aujourd’hui de me libérer, de me dépasser, de me sortir les doigts du c*l, excusez moi je suis très vulgaire mais c’est l’effet que ça me fait: je veux m’en sortir? Mais alors je dois me battre pour ça! Je veux être en bonne santé et fit? Alors je dois courir (bon en vrai pas trop courir j’aime pas trop ça), squatter, sauter, faire vivre mon corps et l’aimer. J’ai créé ce blog, qui a été un moyen de penser à autre chose, qui a fait entièrement partie de ma reconstruction et qui aujourd’hui est une vraie passion.

Aujourd’hui, un an et demi après, je vais réellement mieux. Il y a encore des moments difficiles, bien sûr. Mais si je suis capable d’écrire cet article, de l’assumer c’est qu’une page s’est tournée. Je veux donc adresser deux messages dans cet article.

Le premier, il est pour les personnes qui vivent quelque chose de profondément douloureux, qui sont perdues et qui se disent que rien ne sera plus jamais comme avant. C’est vrai, rien ne sera plus jamais comme avant, ce sera différent, mais ça ne sera pas moins bien, ce sera même mieux. Quelque chose de bon sortira de cet accident, vous verrez, même si vous ne voulez pas me croire maintenant et que vous vous dites que vraiment je suis beaucoup trop niaise. Ces moments d’ultime détresse je les ai vécus, et la vie revient, c’est promis! La vie est même très belle, courage. Et surtout, surtout, vous n’êtes pas seuls. Peut-être que vous vous sentez profondément seul, dans le sens « lonely« : vous êtes entouré de plein de personnes qui  veulent vous aider mais personne ne peut comprendre vraiment, et c’est ça qui est terrible, la solitude émotionnelle. Mais ce n’est pas parce que personne ne vous comprend que vous n’êtes pas normal ou que vous devenez fou, c’est juste que personne ne peut être dans votre tête et savoir comment vous réagissez. Alors tenez bon, il y a la lumière au bout du tunnel c’est promis. En attendant prenez soin de vous, allez vous acheter des fleurs (si vous vous demandiez d’où vient ma passion pour les fleurs vous avez votre réponse), faites vous un petit plat ou commandez en un si vous n’avez pas le courage de cuisiner. Regardez Friends ça va vous faire rire, ou au moins un peu sourire. Si vous avez besoin de parler, parlez, si vous avez besoin d’un câlin, appelez votre meilleure amie, votre chéri, votre maman, rentrez chez vos parents. Dites que vous avez mal, n’ayez pas peur de le reconnaitre. N’ayez pas peur de vos faiblesses car c’est en les apprivoisant que vous deviendrez fort. Pour guérir, la première étape est de reconnaitre qu’on est mal. Et puis si vous voulez m’envoyer un message, on ne sait jamais, je suis dispo pour parler !!

Le deuxième message de cet article il est pour les proches, les personnes démunies face à leur ami(e)/amour/frère/mère/enfant qui a vécu quelque chose de terrible et qui ne veut pas en parler. Courage, c’est difficile pour vous aussi. Vous avez peur, vous ne comprenez pas, mais c’est normal de ne pas comprendre. Laissez lui du temps, prenez la personne dans vos bras sans poser de questions. Bercez la. Ne lui dites surtout pas qu’il y a des choses pires dans la vie, elle n’est pas capable de l’entendre. Un traumatisme, ça modifie la manière de fonctionner de la personne parce qu’elle a été déstabilisée, parfois même elle est effondrée psychologiquement. Au début elle n’est peut-être pas en mesure de « faire un effort », de « sortir, ça va te faire du bien ». Ou alors peut-être qu’elle fait comme si de rien n’était. N’essayez pas de la secouer en lui mettant sous le nez l’horreur qu’elle a vécue, mais ne vous mettez pas à agir comme si de rien n’était. Parce que vous ne le voyez pas, mais peut-être que la douleur est là quand même. Enfin bref, je réalise que tout ce que j’écris s’applique à mon ressenti, à ce que j’ai vécu et que ce n’est pas forcément la bonne solution pour tout le monde et pour tous les types de trauma. Mais le message principal c’est juste soyez là, ne baissez pas la garde, et faites lui comprendre que vous êtes là quoi qu’il arrive.

 

Je viens de me relire et je suis vraiment heureuse d’avoir écrit cet article. J’écris non-stop depuis 1h30 ! Je ne sais pas trop comment il sera reçu, je pense que ceux d’entre vous qui ne sont là que pour les recettes vont être comment dire… surpris 😉

J’espère que je pourrais aider certains d’entre vous. Cette histoire c’est la mienne, écrite avec ma subjectivité mais surtout avec toute ma sincérité. J’aurais aimé lire des témoignages comme celui-ci quand ça n’allait pas alors j’espère que je ne l’ai pas écrit en vain. Enfin, finalement rien n’est jamais vraiment écrit en vain. Parce que c’est aussi pour moi que je le fais, et pour tous ceux que j’aime ❤️

A très vite (pour de la cuisine 😉),

Camille 🍀

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4 réflexions sur “Ce jour où ma vie a changé

  1. Chère Camille,
    Un grand MERCI pour ton témoignage. Se sortir d’un traumatisme est un combat long et périlleux combat mais à te voir (te lire) aujourd’hui remplit d’espoir. Ce sujet (trop) tabou est rarement abordé et pourtant ce sont de simples témoignages comme les tiens qui boostent!! Merci pour cette confiance que tu nous fais, cet espoir que tu transmets ❤️
    Prends soin de toi,
    Je t’embrasse!

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