Les Etinc’elles #20 : Sibylle « Mon corps a fabriqué et caché un petit bébé pendant 6 mois alors que ma tête n’en était pas capable. »

Le déni de grossesse… Il fascine et fait un peu peur, il nous dit tant de choses sur le mystère de notre corps, sur la sensibilité des bébés dès la conception, sur la force du psychisme. Il nous rappelle que jamais nous ne connaitrons vraiment notre corps, et que la vie est plus forte que tout ! Mais le connait-on vraiment ? Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais dans ma tête le déni de grossesse était réservé aux ados ou aux femmes qui ne veulent absolument pas d’enfant.

L’histoire de Sibylle nous prouve le contraire. Epouse et maman comblée d’un premier petit garçon, en forte espérance d’un deuxième enfant, son corps lui a caché pendant de longs mois qu’un petit être grandissait en elle. Elle a découvert sa grossesse 3 mois avant la naissance de son fils, et nous raconte cette incroyable aventure. Je vous laisse découvrir son récit, et vive la Vie ! 🕊

Raconte-moi qui tu es ! 

Je m’appelle Sibylle, j’ai 26 ans, je suis prof d’histoire. Je suis mariée depuis 3 ans, et je suis la maman de Maximilien et Octave, qui ont 2 ans et demi et 1 an. On habite à Boulogne et on déménage bientôt à Rambouillet.

Et ce petit Octave a donc une histoire particulière car tu as fait un déni de grossesse partiel !

Oui. On a découvert la grossesse fin septembre, au début du 6ème mois, alors qu’il est né au mois de janvier. C’était un bébé désiré, et la grossesse est arrivée au moment où on le souhaitait, mais je n’avais pas eu le retour de couches de l’aîné donc pas de règles, et chaque mois le test de grossesse était négatif ! La grossesse est survenue à une période où il s’est passé beaucoup d’événements compliqués, ce qui a priori expliquerait pourquoi il s’est caché. 

Peux-tu me parler du moment où vous avez souhaité un deuxième enfant ?

Maximilien avait environ 8-9 mois, il était arrivé sans problème un mois après le mariage. Mais je n’avais pas eu de retour de couches donc je ne savais pas si la machine était remise en route. 

A ce moment-là j’étais encore étudiante, et je passais le CAPES. Au mois de mai, j’ai appris que je l’avais raté, ce qui nous a empêchés d’obtenir une place en crèche pour Maximilien, car pour obtenir une place en crèche à Boulogne il faut travailler ! 

Au même moment, mon mari a commencé à avoir des problèmes de santé, d’attention, des pertes de mémoire régulières. Les médecins suspectaient une tumeur cérébrale… Mon oncle en est décédé, je connaissais donc très bien les conséquences de cette maladie. Heureusement on est tombés sur un très bon médecin qui nous a donné un diagnostic en 2 mois et demi : il s’agissait finalement d’une hernie discale très mal placée qui provoquait des troubles cérébraux et cardiaques, donc beaucoup moins grave que ce que ce que l’on pensait ! J’ai vécu une période très angoissante, durant laquelle je me demandais ce qu’avait mon mari, mais aussi ce que j’allais faire l’année suivante sans CAPES, un mari malade, 1 enfant… 

Donc vous aviez vraiment d’autres choses en tête à ce moment-là…. Est-ce-que vous pensiez encore au bébé ? 

Plus vraiment… Mais comme je n’avais pas encore eu de retour de couches, je continuais à faire un test de grossesse au début de chaque mois, qui s’avérait bien sûr négatif à chaque fois. J’avais du mal à l’encaisser le jour même, puis je me disais aussi que ce n’était pas plus mal, on avait trop de choses en tête, et je passais à autre chose.

Tu ne ressentais rien de particulier, pas de symptômes ? 

Aucun, j’ai même perdu 8 kilos les premiers mois. Et alors que pour Maximilien j’avais été malade toute la grossesse (ce que l’on appelle l’hyperémèse gravidique).

Comment avez-vous découvert la grossesse ?

Au milieu de l’été, tout s’est débloqué. On a eu le diagnostic pour mon mari, on a décroché une place en crèche et j’ai trouvé un emploi comme prof d’histoire ! Début septembre j’ai eu 25 ans, et on a bien fêté ça en picolant comme il faut…

Fin septembre, j’ai du retourner chez ma sage-femme car je recommençais à avoir des fuites urinaires (les joies du post partum…). Je l’ai vue 4 fois, elle est passée à côté. J’ai aussi commencé à avoir un peu mal au dos, alors je suis allée chez l’ostéo qui n’a pas remarqué la grossesse non plus. Et c’est le lendemain de ce rendez-vous chez l’ostéopathe que j’ai senti pour la première fois le bébé bouger ! 

J’ai dit à mon mari qu’à force de vouloir un bébé je devenais folle et je sentais un bébé alors qu’il n’y en avait pas ! J’ai quand même décidé de faire un test sanguin, même si j’étais très sceptique.  Je savais que même en cas de test positif on ne sent pas un bébé bouger les premières semaines… Tout était très flou.

J’ai reçu les résultats le lendemain, il était indiqué que j’étais enceinte de 2-3 semaines ! Ce qui avec du recul est normal, car le taux d’hormones de grossesse, qui permet de déterminer depuis quand l’on est enceinte, grimpe en flèche les premières semaines avant de redescendre et de se stabiliser pendant le reste de la grossesse.

Je suis donc retournée chez ma sage-femme, qui a commencé à me suivre comme si j’étais effectivement en début de grossesse. En m’examinant elle me confirme que je suis au tout début, je lui confie donc que j’ai cru sentir le bébé bouger… Petit moment de flottement ! Mais elle m’examine à nouveau et confirme son premier diagnostic…

Est-ce-qu’à ce moment tu te dis qu’il y a quelque chose qui cloche ? Tu avais déjà entendu parler du déni de grossesse ?

Je ne savais vraiment pas quoi penser, je savais qu’il y avait quelque chose de bizarre. Mais pour moi le déni de grossesse c’était réservé aux femmes qui ne veulent pas d’enfant, alors que moi je faisais un test tous les mois en ayant un vrai désir d’enfant !

La sage-femme m’a prescrit une échographie de datation très rapidement vu la situation. Normalement on attend la fin du premier trimestre. L’échographe a donc été… très étonnée quand je lui ai dit que j’avais senti le bébé bouger. J’ai appris à ce moment là que cela pouvait arriver dans le cas de grossesses gémellaires. Elle a donc posé la sonde sur mon ventre, l’écran s’est allumé… Et là on voyait très distinctement un bébé ! On voyait même très bien que c’était un garçon ! J’ai directement dit « ahh c’est le deuxième trimestre ? » et effectivement, j’étais même en retard pour l’écho du 2e trimestre…

Je suis sortie de là à 10h, et à 11h j’avais rendez-vous avec mon employeur pour la fin de ma période d’essai… j’ai dû annoncer à ce moment-là que j’étais enceinte de 6 mois, ce qui est très délicat ! Mais mes directrices d’école ont été géniales, elles m’ont énormément soutenue et m’ont crue sur parole.

En 24h je ne rentrais dans plus aucun de mes vêtements, mon ventre est sorti d’un coup. J’ai vu l’incompréhension de mes élèves, j’ai même surpris une conversation :  « elle est enceinte la prof ? bah non on l’a vu lundi, ça doit être une raclette ! ». Ils n’osaient pas me poser la question…*

© Clichés & Cie

Quelle a été ta première réaction quand tu as appris la nouvelle ? 

J’ai été très pragmatique, je me suis dit qu’il me restait 3 gros mois pour me préparer : heureusement c’était un garçon et je n’avais pas besoin de changer la garde-robe, l’ainé savait marcher donc je n’avais pas besoin de racheter une poussette. Je me suis rattachée à ces détails matériels pour ne pas me laisser submerger. 

J’ai très vite contacté la paroisse pour bloquer une date de baptême, la CAF, la SECU…

Je me suis rattachée aux bons côtés : une grossesse très courte, durant laquelle je n’étais pas malade, les enfants ont pile l’écart d’âge que l’on souhaitait… 

Comment s’est déroulée la naissance ? 

Comme je n’avais pas de terme exact pour ma grossesse, ils ont absolument tenu à me déclencher pour éviter un dépassement de terme. Ça s’est très mal passé, j’ai fini en césarienne d’urgence et j’ai fait un arrêt cardiaque au bloc, car mon corps n’a pas supporté. Mon mari s’est vu devenir veuf avec deux bébés…

Le lendemain, le chirurgien est venu me dire qu’ils n’auraient jamais dû me déclencher et que le bébé aurait pu rester plus longtemps dans mon ventre. 

Sur mon dossier j’ai eu la joie d’apprendre qu’il était écrit que c’était un bébé pilule, je n’ai jamais pris la pilule de ma vie donc je n’ai pas apprécié. Ils m’ont aussi envoyé la psychologue sans me prévenir…. 

Cet accouchement par césarienne a toujours des conséquences, Octave a toujours besoin d’être dans les bras, apparemment c’est typique des bébés nés par césarienne mais aussi des bébés cachés ! Autre conséquence, il a la phobie des bains et de l’eau, apparemment c’est dû au traumatisme d’avoir été arraché de la poche des eaux. Il a beaucoup besoin de mes bras, il passe ses nuits dans notre chambre.

Est-ce-que tu peux me raconter la rencontre avec ton fils? 

Je suis retournée dans ma chambre quelques heures après ma césarienne. Mon mari a alors découvert que j’étais encore vivante (ils avaient oublié de le prévenir que j’avais survécu à mon arrêt cardiaque…). Je l’ai vu cramponné à ce tout petit bébé de quelques heures qui allait heureusement très bien. J’ai eu le réflexe de le mettre tout de suite au sein pour pouvoir mettre l’allaitement en route de manière assez machinale. Et c’est au bout de 24h que j’ai réalisé que l’on était 4 ! Mon mari a pu rester les 2 premières nuits, on a pu beaucoup parler et échanger sur ce que l’on venait de vivre.

Comment s’est passé le retour à la maison ? Quelles différences as-tu ressenti par rapport à Maximilien ? 

J’avais vraiment besoin d’être tout le temps avec le bébé, comme une maman louve. J’étais sortie beaucoup plus vite de la maison avec le plus grand. Le confinement nous a permis de nous souder, de tisser les liens en famille, et je n’ai pas eu besoin de le laisser au bout de 2 mois et demi ! On a eu 7 mois tous ensemble et ça a été très bénéfique. 

Quel a été le regard des gens sur ta situation ?

Quand je l’ai annoncé à ma mère, elle m’a dit  » je pensais que ça n’arrivait qu’aux cas sociaux et aux sdf ». Globalement, cet a priori était très partagé.

Mais l’échographe nous a dit que ça lui arrivait 1 à 2 fois par an, et il nous a notamment parlé d’une avocate avec deux grands enfants de 22 et 18 ans qui a découvert sa grossesse pendant son neuvième mois !

Ma sage-femme m’a expliqué qu’il y a beaucoup plus de dénis de grossesse que ce que l’on croit, les femmes ont honte de se dire qu’elles sont passées à côté de leur corps, de leur bébé, elles culpabilisent et n’en parlent pas.

© Clichés & Cie

Quelles étaient les remarques que l’on te faisait ?

Certaines collègues m’ont dit que j’avais menti pour faire ma période d’essai tranquillement… Et les gens me disaient souvent « bah alors, tu t’es pas rendu compte que t’avais pas tes règles?? » ?

Sinon ça a été globalement plutôt bien reçu. Les gens ont juste tiqué sur le fait qu’ils m’avaient vue picoler lors de mon anniversaire… Quand je leur annonçais de combien j’étais enceinte je les voyais sortir leurs doigts et compter…

Un jour la pharmacienne m’a dit avec énormément de délicatesse : « Je connais une femme qui a fait un déni de grossesse au 8eme mois. Eh bien son couple n’a jamais fonctionné après ! »

Très délicat effectivement… Est-ce que toi aussi tu as ressenti de la culpabilité ? 

Parfois je me dis que j’ai loupé quelque chose. Mais je me dis aussi que c’est lui qui a voulu se cacher pour nous laisser la chance de nous concentrer sur ce qui nous préoccupait et ne pas voir la grossesse comme un stress. On voit que même in utero les bébés ressentent et peuvent capter certaines choses. 

J’ai culpabilisé par rapport à l’alcool que j’avais pu boire. Mais les médecins n’étaient pas inquiets, et on s’est rendu compte que souvent, dans le cas de déni de grossesse, la prise d’alcool n’avait pas vraiment de conséquence, comme si le corps faisait une barrière naturelle pour empêcher l’alcool d’arriver jusqu’au bébé.

© Angélique Provost

Qu’est-ce-que ça a changé dans ton rapport à de nouvelles grossesses, à l’attente de l’enfant ? 

Etant donné que je n’ai toujours pas mon retour de couches, on fait beaucoup plus attention. On aimerait bien un 3eme mais pas tout de suite. En revanche si toutes les grossesses pouvaient toutes durer 3-4 mois ce serait super !!

Est-ce-que cette expérience t’a fait changer quelque chose sur ta vision, ton vécu de la féminité ? 

On voit que la nature et le Bon Dieu font bien les choses. Nous les femmes ne nous connaissons jamais complètement, il y a tellement de mystères dans la féminité ! Le corps humain est une machine que l’on ne comprendra jamais vraiment malgré tout le travail des médecins. Mon corps a été capable de fabriquer et de cacher un petit bébé pendant 6 mois alors que ma tête n’en était pas capable. C’est beau !

Pour toi qu’est-ce qu’être féminine? 

C’est tellement de choses à la fois… C’est une vocation, c’est savoir se recentrer sur soi tout en se donnant. C’est le paradoxe de la femme et de la charge mentale qui veut tout faire à la fois sans s’oublier. 

Pour toi quel est le rôle de la femme aujourd’hui ? 

Représenter la moitié de la population sans vouloir en représenter la totalité. A vouloir mettre la femme partout on oublie qu’il y a les hommes, on écrase le masculin. Les seuls hommes mis en valeur le sont de façon négative par leur sexualité, soit ce sont des violeurs, soit il faut les protéger car ils sont homosexuels. Le monde actuel, par le féminisme, émascule beaucoup l’homme, d’ailleurs les infertilités actuelles sont souvent masculines. 

Que dirais-tu à la jeune fille que tu étais à 15 ans ? 

Je lui dirais « arrête de faire tes conneries » ! Même si je me voyais déjà mariée avec des enfants cela ne m’a pas empêchée de faire des tonnes de bêtises entre 15 et 18 ans. J’ai tout fait avant 18 ans et après je n’avais plus de bêtises à faire. Mais du coup je me suis posée plus tôt que les autres peut-être !

© Angélique Provost

Photo de couverture : © Clichés & Cie

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